Tout a commencé, mais nous ne le savions pas, cet hiver, avec le nettoyage du canal St Martin. Epiméthée avait étudié à fond le déroulement du chantier, il attendait les grues et les pelleteuses de pied ferme et nous avions découvert que notre écluse était tristement nommée l'écluse des morts. Brrr. Toutefois, avec la présence exaltante des pelleteuses, des petites rampes d'accès installées le long des berges pour les faire descendre, des grues, des livraisons d'armoires électriques dans les écluses, du comptage des velib fangeux... nous avons vite oublié ce détail.

Et puis, samedi dernier, en sortant du Procopio Angelo, le meilleur restaurant italien du monde(1), je m'aperçois qu'il est situé juste en face de l'ancien Gibet de Montfaucon, mais il pleuvait aussi nous sommes passés vite.

Enfin, dimanche matin, je finissais avec délices le livre de Graham Robb, Histoire de Paris par ceux qui l'ont fait (merci Marie ! quelle lecture extraordinaire), quand je suis tombée sur la mention du gibet de Montfaucon et que j'ai commencé à gratter sur le sujet :
Le gibet était constitué de piliers surmontés de poutres auxquelles étaient pendus les criminels. Celui de Montfaucon est attesté en bois dès 1027, et reconstruit en pierre en 1303 (par Enguerrand de Marigny qui y finit lui-même pendu 12 ans plus tard). Il atteint une ampleur considérable : 16 piliers au XVème au moment de son plus grand développement. Comme toutes les fourches patibulaires, qui étaient des instruments de la justice seigneuriale, le gibet se trouvait en haut d'une butte, à l'écart de la ville, mais proche d'un chemin raisonnablement fréquenté, afin de décourager les honnêtes voyageurs d'altérer leurs bonnes dispositions naturelles... En l'occurrence, la route de Meaux, qui est désormais la rue de la Grange aux belles (mais dont le prolongement est restée la rue de Meaux). Faut-il en conclure que de Meaux venaient déjà des personnes aux scrupules fragiles ? Peut-être (j'ai le droit de plaisanter sur JFC car je suis née à Meaux) Mais revenons à notre gibet.

gibet1

On y pendait avec allant : des vifs, des morts, exécutés ailleurs, et s'ils n'avaient déjà plus de tête : par les bras, ou dans des sacs. On le voit, il ne s'agissait pas tant de supplicier que de stupéfier. On ne confessait pas les condamnés, du moins au tout début. Interdiction de dépendre, bien entendu, l'effroi doit durer. On ne rendait donc pas le corps à la famille. Tout au moins était-il interdit de s'emparer des vêtements du mort.

Le condamné quittait la conciergerie, lieu ordinaire d'incarcération, traversait les Planches de Millbray (nom de l'ancien Pont Notre Dame, jusqu'à sa reconstruction en 1406), remontait la rue Saint Martin, sortait de l'enceinte par la Porte Saint Martin puis suivait le faubourg St Martin dont la partie nord s'appelait faubourg Saint Laurent, du nom de l'église Saint Laurent qui existe toujours. Il tournait à droite par le chemin des morts ou la rue des morts qui arrivait jusqu'au Gibet. Aujourd'hui, ce chemin des morts est la rue Eugène Varlin, puis la rue des écluses Saint Martin, puis la rue Juliette Dodu. Le reste de la rue des morts a été rebaptisé pudiquement rue St Maur et c'est ce tronçon qu'on utilisa comme itinéraire plus tardif des condamnés.

On voit sur ce plan du XVIIIème l'emplacement du gibet ; j'ai superposé pour plus de clarté l'actuel emplacement du canal St Martin, mais il ne fut creusé qu'au début du XIXème.

gibet-carteJ'en profite pour faire la publicité du site Alpage d'où j'ai tiré cette capture d'écran, un système d'information géographique de Paris fascinant. La belle carte ci-dessus est une carte de Paris et ses environs Delagrive 1730-1740. N'hésitez pas à explorer le reste de la carte, c'est très amusant ! Eric Hazan raconte que Louis XIV fit démolir l'enceinte Charles V dans les années 1670, pour aménager une promenade plantée d'arbres pour le public. Il était ordonné d'y laisser des fossés dans lesquels passaient les égouts de la ville. Zoomez, vous verrez que tous les détails y sont. :-)

 Au dessus du gibet, vous voyez une zone intitulée Voirie : au moyen-âge, la voirie n'est pas un système de rues mais une décharge publique, principalement pour les équarisseurs. Cette voirie commença à empoisonner la vie de son voisinage dès le début du XIXème, mais le préfet ne parvint à la fermer qu'en 1849 après transfert dans la forêt de Bondy, ce qui contribua sans doute à en extraire tous les bandits de grands chemins. Je n'en dis pas plus, Graham Robb en a parlé trop bien dans le livre précité !

Etonnamment, pour moi qui n'aime pas Paris, sauf quand les (autres) parisiens n'y sont pas, donc presque seulement le week end du 15 août, la connaissance des événements sordides qui se sont déroulés quasiment en bas de chez moi m'a mise en joie et attachée davantage au moins à mon quartier... Les mystères de l'Histoire !

Conclusion de l'histoire ? je n'en ai pas, mais je vous livre quand même celle d'Epiméthée : "qu'est-ce qu'on mange bien, au gibet de Montfaucon !".

 

(1) Le Procopio Angelo est le restaurant où je pratique la discipline : manger en pleine conscience. Je vous promets, c'est vraiment une expérience.